Historique du bâtiment de l’Ambassade de France à Ankara [tr]

Retour sur l’histoire d’un bâtiment construit entre 1934 et 1937 par l’architecte français Albert Laprade.

Cette notice a été rédigée par Isabelle Nathan, Conservateur en chef du patrimoine au ministère des Affaires étrangères et par Paul Poudade, Ambassadeur de France à Ankara de 2004 à 2007 et est extraite du T. 3 "Ambassades de France. Les trésors du patrimoine diplomatique, publié chez Perrin, en mai 2006

En début d’octobre 1933, Albert Laprade, architecte en chef des Bâtiments civils et Palais nationaux, se rend pour la première fois à Ankara, en mission de reconnaissance sur le terrain de la future ambassade de France.

Six mois auparavant, son projet a reçu l’agrément des Beaux-Arts et des Affaires étrangères et lui-même jouit déjà d’une grande notoriété, ayant fait la preuve de ses talents à Rabat en assistant son maître Henri Prost, puis, à Paris, où le musée de la Porte Dorée porte sa signature (1931).

La bourgade ottomane, choisie par Mustafa Kemal pour ses avantages stratégiques et promue capitale le 13 octobre 1923, est alors en pleine révolution urbanistique. Certes, la citadelle originelle domine toujours la ville, lui donnant son air "épique et guerrier", souvenir d’un passé de résistance aux invasions, de Tamerlan à la Première Guerre mondiale. Mais, au sud du quartier commerçant traditionnel d’Ulus, est née une ville nouvelle (Yenişehir) "avec ses quartiers de petits fonctionnaires et ses villas au style disparate, qui -selon l’écrivain Ahmet Tanpınar, enseignant à Ankara à la fin des années 1920 -sembl(ent) directement sorties des revues d’architecture". Plus loin, relié à la vieille ville par six kilomètres de boulevards, le hameau de Çankaya a reçu sa consécration officielle du Gazi qui y a établi le siège de la présidence. C’est aussi le quartier assigné aux ambassades, celle d’Union soviétique, sorte de grand navire d’inspiration cubiste, celle d’Iran, d’un style oriental qui rappelle les palais sassanides, celle de Pologne, bel hôtel à péristyle et fronton, celle d’Allemagne, surtout, un bâtiment dont le caractère imposant témoigne de l’avantage que cette puissance a conservé dans la Turquie nouvelle. Dès sa première visite à Ankara, Laprade perçoit l’enjeu de la charge qui lui est confiée : l’ambassade de France est l’une des dernières dont on ait entrepris la construction, elle doit gagner sa place dans un plan d’urbanisme dessiné depuis 1927 par l’Allemand Jansen et retenir l’attention au sein d’une architecture foisonnante, dominée par le classicisme moderne de l’Autrichien Holzmeister.

Quelques jours a peine après la proclamation de la République (29 octobre 1923), le colonel Mougin, représentant français officieux détaché à Ankara, annonce que le gouvernement turc lui laisse la priorité du choix parmi les onze lots de terrain offerts aux puissances étrangères pour y établir leur hôtel diplomatique. Mais cette faveur, significative du désir d’ouverture de la Turquie apres l’intermède de la guerre (les accords Atatürk/Franklin-Bouillon mettant fin aux hostilités ont été signés en 1921), ne recueille aucun écho : les Français, comme d’ailleurs les Britanniques, restent favorables au maintien de leur représentation diplomatique dans la vieille capitale ottomane, dont on doute encore qu’elle puisse être détronée par Ankara. Les premiers ambassadeurs en titre, Albert Sarraut (mai 1925-mai 1926) et Emile Daeschner (octobre 1926-mai 1928) résideront la plupart du temps à İstanbul, avec un représentant détaché à Ankara. Du reste, la position officielle se trouve confortée par les plaintes du chargé d’affaires dans la capitale anatolienne : climat juge "abominable", poussière et manque d’eau, Ankara n’offre pas des conditions de vie idéales.

Un parcours semé d’obstacles

C’est en 1928 seulement qu’est prise la décision de quitter les rives du Bosphore. Nommé le 14 avril, l’ambassadeur Charles de Chambrun reçoit, de la part du secrétaire général du Quai d’Orsay Philippe Berthelot, des instructions on ne peut plus claires : "Les diplomates reffolent du Bosphore : fuyez ses rives captieuses, ne désertez pas Ankara(...), c’est là seulement que vous pourrez traiter avec ceux qui gouvernent. Demeurez-y de préférence, ce n’est pas le bout du monde". L’avenir d’Ankara comme capitale ne fait alors plus de doute, et la modernisation de ses installations (outre le téléphone automatique, d’usage courant en 1928, l’eau et l’électricité se généralisent) rend concevable la résidence permanente de l’ambassadeur. Il s’avère, en outre, que le maintien d’une partie du personnel de la chancellerie diplomatique dans deux villes situées à près de quinze heures de train l’une de l’autre gêne la bonne marche du service.

Le transfert place au premier rang des priorités la construction d’un hôtel diplomatique. Fidèle aux engagements pris en 1923, le gouvernement turc cède à la France quelque 15 000 mètres carrés de terrain, superficie doublée l’année suivante grâce à l’achat d’une parcelle contiguë située à la limite sud de l’ambassade d’Allemagne (une parcelle supplémentaire de 3114 mètres carrés sera acquise en 1936). En attendant, l’ambassadeur s’installe dans une villa de location à Yenişehir, la chancellerie diplomatique occupant (depuis 1929) le bâtiment possédé à Ulus par les Assomptionnistes une vieille demeure plusieurs fois incendiée, où seront transférés en 1942 le consulat et l’Ecole française.

Charge du projet par arrêté ministeriel publié le 10 août 1934, Laprade travaille d’abord en urbaniste "pour faire d’un coin d’Ankara un des plus jolis de la ville". Le terrain qui dispose d’un beau point de vue sur la citadelle, préservé de la poussière car en retrait de l’avenue principale montant vers le palais du président, lui paraît bien situé, mais il n’est pas assez dégagé. Laprade prévoit donc d’isoler le bâtiment en l’entourant d’espaces verts auxquels il apportera ses talents particuliers de jardiniste.

Pendant que durent les hésitations sur le maintien d’Ankara comme capitale, le sous-dimensionnement du projet initial nécessite l’engagement de nouvelles tranches de travaux. Autre source de retard, la difficile coordination entre les parties du projet : avec l’assistance de Jean Vergnaud (aménagements intérieurs) et de l’ingénieur Casalonga (contrôles techniques et financiers), Laprade doit répondre aux "chinoiseries" sans fin des "ronds-de-cuir" d’une administration bicéphale (Beaux-Arts et Affaires étrangères), et ménager les goûts et exigences de quatre ambassadeurs successifs.

Quoi qu’il en soit, les services commencent à s’installer à l’automne 1937, sitôt achevé le gros oeuvre du bâtiment principal. Les aménagements intérieurs traîneront encore en longueur. De nouveaux crédits seront encore ouverts en 1939 (pavillons supplémentaires pour le logement du conseiller et des attachés, garages et communs, plan du jardin, choix des essences), puis dans les années 1940 (construction d’une piscine).

Le résultat : Une oeuvre de synthèse

Une fois passé la cour d’honneur, on découvre un bâtiment inscrit dans un plan rectangulaire, d’une symétrie rigoureuse, dont le dépouillement assez austère est quelque peu attenué par la richesse des matériaux. La parente avec le musée de la Porte Dorée saute aux yeux (même succession de cinq niveaux intermédiaires du sous-sol au premier étage). Mais l’artiste a puisé à d’autres sources d’inspiration : dans ses propres oeuvres (la résidence générale de Rabat, la villa Tyng de Marrakech) ou celles d’amis architectes tel que Roger-Henri Expert, auquel l’on doit l’ambassade de France à Belgrade, achevée en 1933. La filiation avec Belgrade est sensible dans l’organisation des espaces qui relève de l’effort de conciliation, au sein d’un même bâtiment, des obligations de la représentation officielle avec le souci de fonctionnalité des bureaux administratifs, d’une part, et la préservation de la vie privée de l’ambassadeur (appartements situés à l’étage) d’autre part. L’oeuvre est realisée avec un souci d’économie qui n’exclut pas la grandeur : il s’agit d’obtenir "un volume monumental susceptible de faire impression et de donner une noble idée de la France". D’où le regroupement, dans le même palais, des appartements et des locaux administratifs. L’apparence extérieure du bâtiment évoque le Petit Trianon : "Même implantation en fond de cour d’honneur fermée d’une grille flanquée de pavillons, même utilisation de la topographie par un étage de soubassement..." (J.L. Moine, Albert Laprade architecte, p.430) recours au marbre blanc et rouge.

Le résultat est donc une ambassade qui a "la noblesse d’un hôtel du XVIIIe siècle", "pastiche secret" d’oeuvres antérieures, résultant non de la juxtaposition d’éléments disparates, mais de leur intégration en une synthèse parfaitement maitrîsée. La grande réussite reste l’étagement des jardins et des terrasses qui offre constamment à l’oeil de nouvelles perspectives et inscrit le bâtiment dans une structure de verdure.

A l’intérieur du bâtiment, le décor est d’un grand raffinement. L’une des pièces les plus remarquables est le panneau de laque noire de dix mètres de long réalisé en 1938 par Jean Dunand, et représentant une harde de biches dans un sous-bois. S’y trouvent également deux petits paravents noirs de l’atelier de Jean Dunand où figurent des marabouts.

Le mobilier de la salle à manger a été exécute par Dominique. Le grand hall de marbre blanc, la salle à manger et le bureau de l’ambassadeur, lui-même meublé d’un ensemble signé Jules Leleu, sont décorés dans le style des années 1930, 1940 et 1950.

Si les plus grands architectes et décorateurs de l’époque tels que Jean Dunand, Jean Prouve, Paule Marot, Jules Leleu, Bagues, Primavera ou Gilbert Poillerat ont été sollicités, c’est, bien souvent, de manière ponctuelle et sans qu’apparaisse le dessein d’ensemble de la décoration : les dévaluations successives du gouvernement du Front populaire, les dépassements de devis et l’entrée en guerre entraînèrent rapidement un manque cruel de moyens financiers.

Cette situation n’a pas permis d’aller au bout du geste décoratif fort qu’exigeait le projet architectural de Laprade. Au fil des années, on puisera donc dans le patrimoine mobilier du palais de France à İstanbul d’où arriveront meubles d’époque et copies des XVIIIe et XIXe siècles. Il est donc revenu aux tapisseries d’assurer le lien entre le mobilier des différentes époques.

D’une certaine manière, la décoration du bâtiment, si elle ne répond pas pleinement à l’ambitieux projet de Laprade, ne va toutefois pas à l’encontre de l’esprit dans lequel avait été conçue cette ambassade monumentale, en rupture avec l’İstanbul ottomane et s’inscrivant admirablement dans l’Ankara moderniste de Mustafa Kemal.

Dernière modification : 14/08/2007

Haut de page